Rendre justice au travail des femmes dans l’économie.


Difficile aujourd’hui de mesurer véritablement la contribution réelle des femmes à l’économie Haïtienne. Cette situation s’applique à l’échelle mondiale, même si la situation est pire dans les sociétés à forte tradition machiste, « capitaliste » de surcroit. Tandis que les femmes s’activent, avant même le lever du soleil, pour s’occuper des activités indispensables au bon fonctionnement d’un foyer, d’un village, d’un pays, la plupart de leurs travaux non rémunérés, reste donc invisible dans les comptes familiaux ou nationaux, car ils ne sont pas pour l’instant mesurable à l’aune du « capital ». A tel point, que la plupart des hommes et la société elle-même ont fini par croire et par faire croire que le travail non rémunéré ne compte pas. Dans un couple par exemple, c’est l’homme qui «s’occupe de tout », quand il ramène un revenu au foyer et la femme qui reste “au chômage”, « ne fait rien ». Quant à celle qui ramène aussi un revenu, souvent son apport total est comptabilisé sans tenir compte de la valeur de tous ses efforts et en conclusion sa contribution est « plus faible ».

Aussi, aujourd’hui, le débat économique reste naturellement un débat d’hommes, entre hommes qui portent toute la « légitimité » du discours et du choix des modèles. Le calcul du Produit Intérieur Brut, conçu par les hommes, ne prévoit pas jusqu’aujourd’hui comment tenir compte des tâches ménagères, des travaux domestiques, de la garde et l’encadrement des enfants, de la corvée d’eau, de la plupart des tâches agricoles, artisanales non rémunérées faites par les filles et les femmes. Beaucoup, comme moi, ont eu la chance de bénéficier de ces travaux invisibles en ayant une mère couturière, qui nous habillait « gratuitement ». Le concept de travail invisible est apparu, il y a une quarantaine d’années au Québec par une association féministe, l’Afeas (Association féminine d’éducation et d’action sociale) qui voulait sensibiliser le grand public sur le travail non rémunéré accompli, le plus souvent, par les femmes dans leur famille. Depuis, une journée peu visible, dirait-on, le premier mardi de chaque mois d’avril, est consacrée au travail invisible.

Cette littérature économique dominée outrageusement par les hommes, continue d’ignorer ces occupations économiques des femmes dans les comptes nationaux. Les femmes économistes sont tout aussi invisibles que les femmes qui font les tâches domestiques invisibles. De 1969 à 2019, 82 hommes parmi lesquels Milton Friedman en 1976, Amartya Sen en 1998 ont « monopolisé » la parole économique et se sont vus attribuer le Nobel d’économie contre deux femmes uniquement en cinquante ans. En effet, il a fallu attendre d’abord 2009, pour que Elinor Ostrom soit la première femme à recevoir le «prix Nobel d'économie» d’ailleurs conjointement avec Oliver Williamson, pour son analyse de la gouvernance économique et en particulier, des biens communs. Et, en 2019, Esther Duflo, une économiste franco-américaine, devenait la seconde femme à recevoir ce prix pour ses travaux scientifiques sur la pauvreté, mais là encore conjointement avec deux hommes Abhijit Banerjee et Michael Kremer. Sinon, les femmes Nobel qui ne dépassent pas les 6% reçoivent leur prix à plus de 60% en littérature et pour la paix tandis que les disciplines scientifiques comme la physique, la chimie, grands déterminants des modèles économiques actuels restent l’apanage des hommes. Selon les données de 2014-2016 de l'UNESCO environ 30% seulement des étudiantes choisissent des domaines liés aux STEM (Sciences, technologie, ingénierie, mathématiques) dans l'enseignement supérieur. Pareil, en Haïti pour la galerie du panthéon de la finance du Group Croissance qui honore depuis 2011 une personnalité qui s’est distinguée dans le monde de la finance. Seules, Mireille Merovée Pierre, Gladys Coupet et Marie-Carmelle Jean-Marie y figurent sur la vingtaine. Femmes économistes, femmes au travail, le chemin de la reconnaissance économique et sociale est encore long.

Pourtant, les Nation-Unies évaluait en 1995 déjà à 11,000 milliards de dollars américains la valeur du travail invisible et non rémunéré des femmes à l’échelle mondiale, privées donc de protection sociale, de droits au travail et de conditions de travail décentes. Certains pays commencent tout de même à s’y intéresser timidement. En France, l’Insee en 2012 révélait que si les tâches domestiques, étaient rétribuées au même titre qu’une activité professionnelle, elles compteraient pour un tiers du PIB.

En Haïti, dans un pays qui souffre d’un manque flagrant de données fiables avec son dernier recensement de la population et de l’habitat qui date de 2003, il serait statistiquement périlleux de se lancer dans un tel exercice, surtout après le tremblement de terre de 2010 avant un nouveau recensement, mais cette reconnaissance et cette quantification a toute sa valeur. En réalité, quand il ne s’agit pas de travail invisible, les femmes sont davantage exposées à l’emploi informel et se trouvent plus souvent dans les situations les plus précaires, souvent à cause de leur niveau d’éducation qui est un facteur déterminant dans l’informalité et/ou l’invisibilité.

Le choix de rendre plus visible les femmes qui portent une parole économique ou qui agissent comme agent économique n’est pas neutre. Il ne s’agit pas uniquement du temps de parole économique, il s’agit de l’histoire économique qu’on raconte et des décisions économiques affectant nos modes de vie au quotidien, autour des choix de carrière, du rythme et des horaires de travail, des législations du travail, de l’égalité des salaires, des loisirs, de la retraite etc. Tout un monde pensé par des hommes, pour accommoder les hommes, à tel point que certains pays refusent aujourd’hui encore l’accès à la propriété à des femmes.

Il y a tout de même des signes encourageants. Aujourd’hui, trois femmes économistes oeuvrent à la tête de 3 grandes institutions économiques mondiales. Gita Gopinath est économiste en chef du Fonds monétaire international (FMI) depuis 2018, qui est d’ailleurs aussi dirigé par une femme, Kristalina Gueorguieva, remplaçant d’ailleurs la française Christine Lagarde. Laurence Boone, est devenue économiste en chef de l’OCDE depuis l’été 2018, après avoir été d’ailleurs conseillère économique et financière auprès de l’ancien président François Hollande. Pinelopi Goldberg, ne passe pas non plus inaperçu, comme économiste en chef de la Banque mondiale depuis avril 2018 depuis qu’elle s’est donnée pour mission d’aider les pays en développement partenaire de la Banque à se préparer à l’économie de demain.

En Haïti aussi, on a connu récemment quelques femmes ministres d’économie, du commerce ou des affaires sociales. Marie-Michelle Rey, Josseline Colimon Féthière, Magguy Durcé, Danielle Saint-Lot, Marie-Carmelle Jean-Marie, pour ne citer qu’elles ont tout de même peu duré pour avoir le temps de bousculer ces ministères, « territoires d’hommes ». Trop peu, trop court. La prime de consolation que représente le ministère à la condition féminine et aux droits de la femme, dépourvu de tout, ne changera pas grand chose.

Il faut aussi souligner l’effort de Kesner Pharel, qui a souvent reçu en 2019 la spécialiste en marchés publics, Claudie Marsan à son émission économique et qui a réservé la place d’invité surprise du début d’année à la militante féministe Pascale Solages, connue pour son engagement public récent pour la transparence et la reddition des fonds publics.

Il reste donc aux femmes économistes et à toutes ces autres femmes qui ont su construire leurs propres plateformes de valorisation des femmes entrepreneurs ou qui encouragent l’autonomisation et la valorisation du travail des femmes d’investir davantage les espaces publics. C’est un grand défi tant en Haïti qu’à l’étranger. En juin 2019, le célèbre magazine Fortune publiait comme une victoire que sur les 500 chefs de direction des entreprises les plus rentables, 7% étaient désormais des femmes.

Aussi, il devient donc de plus important, d’exposer très tôt les filles aux concepts d’économie et d’entrepreneuriat. C’est en partie le défi du nouveau secondaire qui a rendu obligatoire le cours d’économie et qui encourage davantage la culture STEM. Il faudra aussi supporter les organisations qui encadrent les femmes leaders, candidates à des postes électifs et élues. Aujourd’hui, il n’existe que 24.9% de femmes parlementaires à travers le monde et il faudra bien un jour, bousculer « la science » et nos « lois patriarcales » pour que les femmes qui réfléchissent à faire marcher l’économie et qui accomplissent tous ces travaux invisibles au foyer ou ailleurs, mais indispensables, soient de plus en plus visibles. C’est aussi, une question de justice sociale.

(version créole à venir)

Nesmy Manigat. 8 mars 2020


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